Deux albums et cinq EP en cinq ans! On pensait que le rappeur le plus prolifique de l’histoire du Cameroun allait faire un break dans sa carrière pour se consacrer à celle de ses poulains Pascal, Shey et surtout Reniss qui a le vent en poupe depuis la sortie son méga tube Dans la sauce. Mais c’était sous-estimer l’énergie créative de Ndukong ‘‘JOVI’’ Godlove NFOR qui affirmait dans une interview passer en moyenne 18 heures par jour dans son studio. New Bell Music a donc sorti le 16 Fevrier le 3e album de son artiste vedette intitulé 16 Wives qui comporte… 16 titres. Après un MBOKO GOD salué par la critique et plusieurs E.P passés presque inaperçus, le rappeur camerounais a-t-il réussi à maintenir la barre haute ? Ou Ce troisième LP sonne le début de la fin ? Décryptage !

La production :

Lorsqu’il rappe, il est JOVI ; mais quand il produit Ndukong Godlove NFOR devient Le Monstre, beat maker génial (fascinant même) à la créativité débordante ultra obsédé par une seule mission : valoriser la culture camerounaise. Oui, il a fait du patriotisme sa direction artistique. H.I.V, Kankwe vol. 1 & 2, Rap 2 Riches, MBOKO GOD etc. La discographie de ce bout d’homme natif de Douala respire le 237 à des kilomètres. Mais s’il est aisé pour un rappeur de peindre avec des mots, comment rendre hommage à la grande diversité de la culture musicale camerounaise quand on n’est qu’un producteur de rap ?! C’est en trouvant la formule magique que Le Monstre a gagné le respect du milieu.

En écoutant H.I.V (sorti en 2012) on pouvait déjà ressentir que le beat maker principal de New Bell Music a longtemps été influencé par le Hip-hop américain (là où tout a commencé en fait), mais surtout par le légendaire producteur et rappeur américain Kanye West (récompensé de pas moins de 21 Grammy Awards). On retrouve en effet chez les deux artistes plusieurs similarités qui font leurs marques de fabrique :

  • La structure des beats (introduction – corps du devoir et conclusion) : les beats pour ces artistes hors du commun sont des histoires qui se racontent en suivant une certaine logique narrative. Vous remarquerez par exemple que les morceaux de Le Monstre démarrent presque systématiquement par la mélodie principale (étalée sur 8 mesures) accompagné d’au plus 3 autres instruments.

 

  • Les samples : Les puristes le savent, le style de production de Kanye West se base souvent sur des samples de voix aigües tirés de chansons de soul mixés à ses propres compositions. Le Monstre applique la même recette, mais en allant plutôt piocher dans les classiques camerounais de tous les horizons (Makossa, Soul makossa, Benskin, Bikutsi etc.)

 

  • Les mélodies : Le Monstre accorde une place prépondérante à la musicalité et aux émotions. En effet quand beaucoup de producteurs camerounais peinent ou négligent ce volet (à l’instar du Deido Boy N.G), le producteur camerounais nous surprend toujours en intégrant plusieurs instruments avec chacun sa mélodie le tout de manière cohérente et inscrit dans un processus évolutif. Conclusion : les productions de Le Monstre ressemblent souvent à de véritables symphonies.
  • L’originalité : Tout comme notre producteur camerounais, Kanye West est un visionnaire et surtout un avant-gardiste. Le 4e album de ce dernier intitulé 808s & Heartbreak, sorti en 2008, a posé les bases vers l’émergence d’un rap plus vulnérable, plus mélodieux (Drake en a fait sa singularité) et la popularité d’un nouveau genre musical appelé PBR&B (The Weeknd, Miguel ou Jhené Aiko évoluent dans ce registre). Le Monstre est unique dans sa personnalité et dans sa musique. A juste titre MBOKO GOD est de loin l’album de rap camerounais le plus abouti artistiquement.

 

La seule chose qui différencie nos deux artistes est que Kanye West fait très souvent appel à d’autres producteurs pour l’assister dans son travail, alors que Le Monstre compose essentiellement seul. C’est tout de même impressionnant !

Mais revenons à l’album 16 WIVES maintenant !! Artistiquement, il s’inscrit dans la même continuité que le précédent : un son rap hybride mélodieux et très profond, né de la rencontre entre le Hip-Hop américain et les rythmes des musiques folkloriques populaires du triangle national. Cet album comporte donc : du R&B (Free Music), du Rap East Coast (How Many So Many, Tom Yoms) et West Coast (Workmanship), du Dirty South (No Man), de la Trap Music (Tchana Pierre) et même du Gangsta Rap (Chubaka). Si l’on ne dénombre que trois morceaux orientés folkloriques (Où même, 50-50 et Why God) Le Monstre a comme à l’accoutumé samplé quelques classiques camerounais (par exemple OSI DIMBEA du célèbre duo Grace et Ben Decca dans No Man) ou utilisé divers instruments (guitare bikutsi dans Mongshungou percussions de gospel Duala dans Why God).

La seule critique de la production de cet album aurait nécessité plus de pages encore tellement l’œuvre est complexe et dense. Mais notons que Le Monstre a fait ce qu’il sait faire de mieux : du Le Monstre. Aucun des 16 titres n’est ennuyant, copié ou bâclé, la musique est riche et variée et les références nombreuses. Bien qu’il nous ait déjà prouvé qu’il peut faire ‘‘de la musique pour snacks’’ quand il veut, il nous rappelle qu’avant tout le vrai Hip-hop est un art respectable qui évolue et que sa musique n’est pas figée. Mention Très Bien !!

 

Le Rap, le chant et le texte :

Pour cette section l’on a affaire à JOVI. Beats Up ou Middle Tempo, Gangsta Rap, Trap Music, rythmes folkloriques….le rappeur camerounais est à son aise partout. Bien que sur la technique il soit plutôt moyen, il a à chaque fois un flow hyper efficace. Jamais à court de rimes ni en manque d’inspiration, il s’impose facilement sur le son et captive l’attention de l’auditeur qu’il comprenne ou pas le pidgin. Oui c’est aussi la particularité de JOVI ; le français est généralement peu sollicité dans ses morceaux, contrairement au Pidgin. Le limbum et le duala font quelques apparitions notamment sur les chansons Man Pass Man Pt. 3 et 50-50.

Sur un langage cru et familier, JOVI aborde sans complexe divers sujets sensés parler au camerounais moyen. L’argent, la lutte pour sortir de la pauvreté, la musique, le ghetto, la perte d’un être cher et surtout lui-même….des thématiques sont somme toute classiques. Beaucoup d’Ego Trip certes mais au fur et à mesure de l’écoute de l’album on découvre que, loin de l’image du rappeur macho viril milliardaire véhiculée par ses homologues américains, JOVI laisse transparaître un homme à la personnalité complexe mais fragile. A la fois prétentieux (connu pour son égo surdimensionné) et à la recherche de la reconnaissance suprême, le rappeur camerounais défend également plusieurs de ses principes comme l’amour du travail bien fait et l’authenticité dans tout ce qu’on fait. Parce qu’il a décidé de se démarquer du système et de suivre sa voie, de se concentrer sur l’art et non l’argent du Show Business, JOVI dit en payer le prix au point de s’en référer à DIEU. Le fait que presque tous ses refrains soient chantés n’est pas nouveau ; par contre ce qui l’est moins c’est le nombre de morceaux sur lesquels lui-même chante : 11. JOVI se la joue DRAKE et le résultat est plutôt plaisant. Même si il a plusieurs fois eu recours au logiciel Auto-Tune, cela donne au finish une dimension mélodramatique à ses textes.

 

Les collaborations :

Très orienté collaborations au début de sa carrière, JOVI s’est peu à peu refermé sur lui-même. Seuls Pascal (sollicité sur deux morceaux) et Reniss (inconditionnelle), tous signés sur le même label New Bell Music, ont été conviés sur cet album. Certes Pascal est très talentueux et Reniss une interprète confirmée, mais ils ont trop l’ADN de leur label dans leurs prestations. L’on serait attendu à des collaborations improbables comme sur Bush Faller avec Eko Roosevelt), des featurings à l’image de sa musique qui mélange plusieurs univers. Grosse déception donc ici pour ce patriote du Hip-Hop qui a décidé de faire cavalier (presque) seul.

Conclusion :

            Alors que retenir de cet album ?! Contrairement à ce qu’avait déclaré un certain PIT BACCARDI, JOVI est plus qu’un artiste confirméet accompli : il écrit, compose, rappe et chante. Sa musique est légendaire car porteuse d’une identité propre. Guidé par un grand souci du détail, la recherche de la perfection et la création de nouvelles tendances, le rappeur de 33 ans nous présente là un chef d’œuvre musical et intemporel à classer au panthéon de la musique camerounaise à l’instar de WAKA AFRICA ou WELENGA.

KAMER URBAIN | le Reflet de la Culture Urbaine du Cameroun

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