Reniss, Salatiel, Les Featurist, Magasco, Locko, Mr Leo, Daphne, Tenor, Maahlox Le Vibeur, Dynastie Le Tigre…….Si on vous avait demandé chers lecteurs de dresser spontanément une short-list des musiciens camerounais les plus populaires du moment, les noms cités au tout début seraient revenus à plusieurs reprises dans vos choix. En dehors de leur talent incontestable, que peuvent bien avoir en commun ces chanteurs à succès ? Leur registre musical. En effet pour la plupart d’entre eux, la popularité ou la consécration dans leur carrière n’est venu qu’à partir du moment où ils ont fait le choix de l’Afro Pop comme direction artistique majeure.

FapKolo, Margo, Wule Bang Bang, Babaah etc…sont autant de tubes datés de 2015 qui ont permis à leur auteur de vulgariser le genre musical dans le triangle national et d’exporter leur musique en Afrique et surtout au-delà. Pourquoi 2015 ? Les X Maleya sont pourtant parmi les premiers à avoir opéré ce virage Afro Pop en 2009 avec le tube Yélélé, suivi deux ans plus tard par le classique African Mamy de l’ancienne gloire du R&B Duc – Z. Et bien même si dès 2010 la déferlante Naïja a longtemps monopolisé les playlists de nos boites de nuit (bien aidé par la chaîne de télé Trace Africa), le déclic ne va s’opérer que quatre ans plus tard avec le méga tube Hein Père. Mais que vient faire un rappeur dans la genèse camerounaise de l’Afro Pop ? Stanley Enow n’est peut-être pas le rappeur Bayangi du siècle mais le succès de son 1er single couplé à sa stratégie marketing efficace ont complètement dynamité l’industrie musicale jusqu’alors pratiquement inexistante ; les jeunes se sont mis à y croire de nouveau. Labels, réalisateurs, beatmakers, collaborations, scénaristes, critiques, presse spécialisée…..les choses se sont progressivement mises en place dans le game et à ce jeu les artistes justement originaires de la zone anglophone du pays (Nord-Ouest, Sud-Ouest) se sont fortement démarqués de la concurrence.

Après avoir longtemps baigné dans l’Afro Pop et le gospel Naïja, ces derniers ont décidé de créer une variante de ce genre musical teinté de nos rythmes traditionnels, avec le succès qu’on connaît. Qu’est-ce qu’on cherche même me direz-vous ?! On y arrive. La problématique de cet article est justement du fait de l’énorme succès de l’Afro Pop dans le monde ; c’est bien simple, 90 % des clips diffusés sont Afro Pop (dansant). Qu’en est-il des autres registres ? Sont-ils en voie de disparition ? Cette musique étiquetée de commerciale ne pousse-t-elle pas les auteurs à la facilité ? L’Afro Pop représente-t-elle une réelle menace pour l’industrie musicale camerounaise ? C’est quoi l’Afro Pop au juste ? Analyse.

Comme il est de coutume dans nos articles de fond, nous allons commencer par définir l’Afro Pop. La rumba, le makossa, le ndombolo, le bikutsi, le coupé-décalé, l’afrobeat, le mbalax, le azonto etc…..sont des genres inclus dans l’Afro Pop. Vous l’aurez compris c’est en fait un terme utilisé dans la presse musicale occidentale pour globalement désigner les très nombreuses variétés musicales contemporaines populaires en Afrique. Il sera plus question de  l’Afro Dance-Pop, un genre musical dansant à part entière (au même titre que la pop music), né de la fusion entre les rythmes populaires/traditionnels africains et de la musique populaire occidentale afro-américaine/européenne (disco, Funk, Dance Pop, Techno, Electro House). Ses caractéristiques sont les suivantes : un tempo plus ou moins rapide (autours de 100 beats per minute), des mélodies courtes et répétitives aux notes aigües, une structure (beats et percussions) inspirée d’un rythme traditionnel africain particulier, la présence de divers instruments traditionnels (balafon, tam-tam, xylophone…) ou modernes (clavier, piano, synthétiseur, boîtes à rythmes….), l’utilisation du vocodeur pour le chant, l’utilisation de langues traditionnelles ou de l’argot dans le texte et enfin des sujets traitant très souvent des relations homme-femme ou de la fête. Destiné à un public jeune, l’Afro Dance-Pop a su conquérir l’Afrique et s’imposer comme nouvelle tendance.

Conçu principalement pour faire bouger, il est devenu difficile pour un Dj de jouer autre chose. Le succès est tel que les majors se sont invités à la table : Wizkid et Davido ont signé l’an dernier chez SONY MUSIC tandis que Tiwa Savage est depuis moins d’un an lié à Roc Nation (label fondé par JAY-Z) par un contrat de management et de distribution. Rappelons que seulement au Nigeria l’industrie a généré un chiffre d’affaires de près de 50 Millions de dollars. C’est pour vous dire à quel point les enjeux économiques sont de nos jours colossaux. L’autre côté positif est que l’Afrique via ce courant musical puissant amorce un tournant culturel majeur dans l’Histoire : style vestimentaire, langues, traditions, décors, danses….les clips très soignés de nos artistes diffusés désormais sur BET, MTV ou même CNN contribuent fortement à véhiculer dans le monde la beauté et la richesse de l’environnement socio-culturel de notre continent. Nos artistes locaux ne sont pas en reste dans cette ruée Afro Dance-Pop : Tzy Panchak, Blanche Bailly ou encore Landry Melody tentent eux aussi de se frayer un chemin vers la gloire et la reconnaissance nationale et internationale comme leurs collègues.

Si tout le monde y gagne, où est le problème ? Toute révolution a ses revers. Et bien que la très informelle industrie musicale camerounaise ait connue un essor fulgurant ces 3 dernières années, en parallèle nous assistons sans nous en rendre compte à une modification pernicieuse du game.

  • L’avènement de la musique commerciale

Dans une de ses répliques du film Dreamgirls sorti en 2005, l’acteur Jamie Foxx dit : la musique c’est aussi fait pour se vendre. Le XXIe siècle se caractérise par une hyper capitalisation et l’art n’y échappe guère. Les 3 majors (Universal Music Group, Sony Music Entertainment et Warner Music Group) de l’industrie musicale mondiale dictent leurs lois et décident de ce qui marche ou qui va marcher : en gros ils créent et imposent les tendances. Le mot d’ordre est clair : si ton album fait un flop, le contrat est rompu. Dans le but de satisfaire un public toujours plus large, ces compagnies ne produisent que des artistes à la musique très formatée (très souvent pop) dite mainstream (ou commerciale) souvent de piètre qualité ; l’artiste qui propose une musique avant-gardiste doit se faire signer par un label indépendant ou s’auto-produire. C’est exactement le cas en Afrique et tout particulièrement au Cameroun où le contexte est encore plus difficile. En plus du fait que notre industrie musicale nationale peine encore à se professionnaliser, la pauvreté et les autres fléaux sociaux dans lesquels baignent nos musiciens conditionnent vraiment leur créativité. C’est la raison pour laquelle l’Afro Dance-Pop est si omniprésente. Fini les productions soignées, les voix magnifiques et les textes engagés : grâce au vocodeur tout le monde est devenu chanteur, le beat dansant presque toujours identique (coupé-décalé ou bikutsi) sert à camoufler des textes de plus en plus vulgaires et faibles. Une musique médiocre et copiée-collée donc qui malheureusement séduit un large public qui ne veut plus être éduqué ou transporté mais juste distrait.

  • Adieu les albums

De manière conventionnelle, le format musical de distribution est l’album ou LP (à partir de 8 morceaux). Le manque de financement a brièvement démocratisé l’EP au Cameroun mais désormais on a droit à une avalanche de singles. Longtemps une spécialité des ivoiriens avec leur coupé-décalé, nos artistes locaux s’y sont mis et sortent des singles à tour de bras. C’est bien connu, l’industrie mondiale du disque est en crise à cause des sites d’écoutes en streaming ; de plus la piraterie locale n’arrange vraiment pas les choses. En plus de briser la cohérence artistique conventionnelle d’un album, les singles réduisent fortement les expériences lives. Ainsi de nombreux artistes invités à se produire sur scène dépassent difficilement 3 morceaux.

  • Un seul style musical qui écrase les autres

Comme expliqué plus haut, l’Afro Dance-Pop est présente partout et tout le temps. Tant et si bien que les autres genres musicaux se battent pour survivre. Les succès surprises et gigantesques de Coller La Petite (Franko) des Afro Trap Parties (MHD) ont créé une nouvelle tendance pour les rappeurs camerounais : rapper sur de l’Afro Dance-Pop. Maahlox et Tenor sont actuellement les MC camerounais les plus populaires justement depuis qu’ils ont suivi cette direction artistique. Même Mathématik de Petit-Pays s’est récemment essayé  à l’Afro Dance-pop. Donc plus de vrai Rap, plus de R&B, plus de makossa…. Cette migration massive est inquiétante et ne laisse présager rien de bon pour le futur.

Oui, le constat est amer pour le paysage musical camerounais et africain. Sommes-nous condamner à écouter les mêmes choses juste parce que ça marche ? Difficile à dire. Mais ce qu’il ne faut pas oublier c’est que dans l’histoire de la musique dite contemporaine, plusieurs courants musicaux ont dominé les charts puis ont disparu avec le temps. La Soul, le disco, le funk, le gangsta rap, ont été comme l’Afro Dance-Pop omniprésents avant de décliner progressivement. Certains genres ont résisté en évoluant, beaucoup ont complètement disparu. Alors il est possible que ce genre musical d’animation soit aussi de passage. Mais parce que le public se lasse vite et que les artistes sont libres de produire une musique de qualité qui leur correspond, il est plus qu’urgent de professionnaliser l’industrie et d’investir dans de vraies salles de spectacles plutôt que les mariages et les snacks. Jamais on ne jouera du Jazz en boîte de nuit ou même à la télé, mais Richard Bona (considéré comme le meilleur bassiste au monde) gagne très bien sa vie dans ce registre. Makossa, bikusti ou ben-skin, tout le monde devrait pouvoir trouver son compte au Cameroun du moment où la musique est plaisante.

KAMER URBAIN | le Reflet de la Culture Urbaine du Cameroun

Commentaire via Facebook

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *